Sommaire

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Episode 5
Episode 6

L'aventure inattendue 1
Gare de l'est

Paru dans la FdC 24 (Février 1991)

John avait juré de ne plus jamais remettre les pieds dans le métro. Pourtant il était là, sur le quai de la ligne cinq, nerveux mais moins qu'il aurait dû être. Deux ans déjà! Ursula, le grand amour de sa vie, s'était jetée sous le métro juste devant lui. Durant plusieurs semaines, il se trouva plongé dans l'effroyable tentation d'en faire autant pour la rejoindre!

Le conducteur de la rame dévastatrice avait été la troisième victime de ce drame. Une dépression nerveuse l'avait peut-être perturbé à tout jamais. John s'était demandé un jour ce qu'avaient pu être les sentiments de l'agent après l'accident. Peut-être élevait-il des moutons dans le Larzac au sein d'une communauté psycho-ésotérique. Il aurait pu en faire autant, mais cette déchirure dans sa vie l'avait laissé dans une totale déficience autant physique que mentale. Plusieurs mois s'étaient écoulés lentement, rythmés par le désespoir et le chagrin. Puis ayant finalement réintégré le laboratoire de physique appliquée de la fac, il avait repris ses recherches non sans une nouvelle ardeur surprenante. L'objectif de ses travaux s'était retrouvé sensiblement limité. John n'avait plus eu qu'un seul but. Grâce une volonté hors du commun, uniquement motivé par la perte de ce qu'il avait de plus cher au monde, il y était parvenu en un temps record. Son obstination avait payé, ce qui aurait du prendre des années avait abouti en dix-huit mois.

Bruyante, colorée, cosmopolite, pressée par le temps, la foule grouillait dans les couloirs et sur les quais du métro gare de l'est. De la ligne cinq où il était placé, John voyait les trains de la ligne sept passer et s'arrêter sur les quais adjacents. Il attendait le moment fatidique. Il en avait été témoin et avait tout vu. Pourtant il était totalement incapable de savoir avec précision quand cela se passerait, tout était allé si vite. Puis le choc psychologique, le désespoir, les tranquillisants et les deux semaines en maison de repos. Tout ceci passait et repassait dans sa tête tel le ressac des vagues sur la plage. Tel un trou noir spatial, ces moments avaient phagocyté nombre de ses neurones, mais sa volonté et son équilibre, quasiment anhilés, étaient néanmoins revenus avec suffisamment de force pour lui permettre d'accomplir ce dont l'acte présent constituait la finalité. Cependant, il n'arrêtait pas de se demander s'il ne dérivait pas lentement mais sûrement vers la folie. Cette expérience pourrait fort bien être la dernière de son existence d'être sensé. Son acte pouvait le faire définitivement basculer dans un gouffre où la folie serait omniprésente. L'échec le perdrait irrémédiablement, il en était sûr.

Un métro, glissant doucement sur les rails, venait de pénétrer dans la station. Il n'était pas de la même couleur que ceux qu'il avait vus en arrivant ici, il y a quelques dizaines de minutes. Peut-être avaient-ils été tous repeints entre-temps. John scrutait avec attention le couloir d'accès du quai d'en face. Ses souvenirs revenaient peu à peu, il se souvenait à présent qu'il n'y avait pas de métro à quai lorsqu'il était arrivé avec Ursula. Il n'aurait donc aucun problème pour anticiper la situation. D'ailleurs, d'où il était, il ne pourrait pas manquer l'arrivée du métro. Plusieurs minutes s'étaient encore écoulées,longues et insoutenables. Soudain une terrible angoisse se saisit de lui, ses travaux étaient peut-être erronés. Sa montre ne lui était d'aucun secours et il n'osait pas demander la date à un passant de peur que celui-ci ne le prenne pour un fou, le fou qui naissait en lui.

Soudain, il se rendit compte avec soulagement que ses peurs étaient injustifiées. Les deux personnes tant attendues s'étaient présentées sur le quai d'en face. Quelle curieuse sensation! La scène à laquelle il assistait semblait irréelle mais il devait malgré tout maîtriser ses sentiments présents. Il aurait le temps, une vie entière, pour y repenser, avec de la chance. Le métro allait surgir. Il ne devait pas laisser retomber son attention au dernier moment, car retenter son action une seconde fois l'entraînerait dans un cycle récursif. Il prit dans sa main gauche le boîtier qui l'avait ramené ici, et sa main droite, gantée de cuir, était serrée jusqu'à en avoir mal. Son poing était dur mais son corps tremblait. Il allait jouer son avenir. Il ne fallait ni faiblir ni hésiter, le métro était proche maintenant.

Tout se passa très vite. La confusion s'empara du quai d'en face, il en connaissait la raison. Le drame allait se produire et il était là pour le stopper. Dès que la rame fût entrée en station, John brisa la vitre de son poing droit et tira vers lui le levier commandant l'alarme. La sécurité joua et aussitôt la rame se bloqua doucement et en silence sur les guides électromagnétiques de la voie. L'instant d'après, il actionna le bouton du boîtier et il s'écroula par terre sous l'effet de l'émotion. Ayant repris ses esprits et surmontant son appréhension, il demanda aux personnes qui s'étaient portées à son secours l'heure et la date. Tout allait bien, sa montre était à l'heure et les métros avaient repris leur teinte originale. Mais était-ce donc leur couleur d'origine?

Epuisé, John rentra chez lui... Ou chez eux? Sa peur était revenue. L'angoisse lui étreignait la gorge, pourvu qu'il ait réussi. Il regrettait un peu d'avoir si vite appuyé sur le bouton, il aurait dû jeter un regard pour savoir plus tôt s'il avait réussi. Il était arrivé. Il fallait entrer et faire face.
-Ursula?
La jeune femme blonde apparut sur le pas de la porte. Il la prit enfin dans ses bras. Pour lui cela faisait deux ans, pour elle seulement quelques heures. Elle lui demanda pourquoi il rentrait si tôt du labo. John sourit.
-Avec mon équipe, nous avons créé un translateur spatio-temporel. Il fonctionne assez bien, tu sais...

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