Sommaire

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6

L'aventure inattendue 4
Fin?

Paru dans la FdC 27 (octobre 1991)

John se trouvait pour une fois (et probablement l'une des premières!) dans une situation simple et sans danger. Le translateur spatio-temporel était bien rangé. Il avait décidé, pour se changer les idées, celles-ci étant en permanence envahies par la physique, de faire une promenade à pied dans la capitale. Il errait ainsi au hasard des rues depuis plus d'une heure, lorsque brusquement il allait avoir rendez-vous avec son destin. Il traversait un passage pour piétons, lorsque soudain il se rendit compte qu'un véhicule automobile s'élançait sur lui à toute vitesse. Complètement perdu dans ses pensées, il n'avait pas vu le signal, la voiture était à cinq mètres de lui, se déplaçant environ à 60 kilomètres à l'heure. Il allait mourir dans moins d'une seconde, il était trop tard pour lui échapper. Il parait qu'en de telles circonstances on revoit toute sa vie...

Il revit immédiatement Ursula, celle pour qui il avait bravé le temps, à l'image de ces vieux récits d'il y a deux siècles et demi. Elle ne s'en remettrait certainement pas, et cette fois-ci un autre conducteur de métro en ferait les frais et évidemment John ne pourra plus rien faire. Le pire étant que tout ceci serait de sa faute, son inattention étant responsable de tout. La mort d'Ursula étant bien plus grave que sa propre mort à ses yeux, les remords l'envahissaient... mais plus pour longtemps. Si quelqu'un pouvait heureux de cette disparition, ce serait Robert, il pourrait vivre tranquille, à l'abri de la crainte de représailles fomentées par John. cette étonnante loi de la moyenne fonctionne toujours pensait John, là où dans la nature il y a un extrême dans un sens, un extrême dans l'autre sens compense tout. Ici même, le malheur d'Ursula et de lui-même était compensé par le bonheur de Robert et Josiane. Par ailleurs, sa mort serait compensée par la naissance d'un enfant. Ah! Cruelle loi de Lavoisier: "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.". C'est alors qu'il se mit à penser à la planète Gaïa alors qu'il ne lui restait que quelques fractions de seconde à vivre.

Ursula était chercheur et professeur de mathématiques calculatoires. Cette branche relativement restreinte des mathématiques, consiste en l'analyse et la programmation des microcircuits qui forment le cerveau des calculateurs neuronaux modernes. En cette qualité, elle avait participé dans une certaine mesure à l'élaboration du microcircuit équipant le translateur de son mari. Certaines idées lui étaient venues dans les semaines et les mois suivants, mais elle n'avait pas encore pensé à les communiquer à John. Un moyen de modifier les paramètres espace-temps, non pas de façon instantanée, mais durant un laps de temps bien plus étendu. Ce faisant, la puissance requise est dix mille fois supérieure, et c'est carrément un lourd boîtier garni de micro piles à combustion qui doit être accroché à la ceinture. Elle fit un premier essai pratique au péril de sa vie, mais après tout c'est tout ce qui lui restait à faire.

Ce fût un échec total! De retour dans les locaux de la fac, Ursula fit le point et comprit vite où était le problème. Lors de l'opération, la masse spécifique des atomes est multipliée par le carré de l'inverse du coefficient temporel. Il lui fallait donc soit augmenter le coefficient temporel, mais un nouvel échec condamnerait toute future tentative, soit changer de point de vue, c'est cette seconde solution qu'elle choisit. Ursula courût à l'un des labos dirigés par John et se procura un champ Newtonien. Puis elle repartit sur le lieu de ses travaux avec le translateur, elle régla enfin le coefficient temporel sur 0,001 USI, elle aurait ainsi tout le temps de travailler. Elle fixa le champ Newtonien sur deux poteaux dont la solidité paraissait assurée et le mit en route, ensuite elle reprogramma le translateur.

La fin est proche, se disait John. Il repensait au paradis tel qu'on lui avait décrit. Il avait eu l'impression fugace d'apercevoir Ursula. Il devait à nouveau s'acheminer vers la folie, les hallucinations n'annonçant rien de bon... Que cette dernière seconde de sa vie était longue, il aura été jusqu'à en goûter la quintessence. Il ne savait pas qu'il n'était pas le seul dans cette situation. Ou alors? Si la vie était une courbe mathématique dont la mort serait une asymptote finie et horizontale? Le temps se ralentirait indéfiniment jusqu'au moment de la mort qui serait situé à l'infini sur l'axe des temps. D'ailleurs, comme dans toute courbe mathématique non soumise à la théorie des distributions, la progression avait été continue, sans point de cassure. Déjà, depuis ce matin, le rythme de la vie de John s'était ralenti, il avait passé toute la matinée à se promener dans la capitale à ne rien faire, flânant nonchalamment. Tout était en effet ralenti depuis ce matin et maintenant le temps allait-il "suspendre son vol"?

Ursula était transie d'angoisse, c'était la première fois qu'elle portait une expérience à un tel degré, si loin de la normale, elle était sur la brèche, prête à basculer d'un côté ou de l'autre. C'était une expérience avec une chance de succès infime. En cas d'échec elle préfèrerait composer le coefficient espace-temps 0,0,0,0 plutôt que de retourner chez elle, le veuvage lui pèserait trop. Pourvu que le champ Newtonien (appelé aussi champ de force) ne soit pas altéré par le changement de coefficient temporel provoqué par le translateur. Elle appuya sur le bouton, le temps allait reprendre son cours normal pour elle.

John ne comprit rien, il vit le meurtrier véhicule s'écraser littéralement contre un mur invisible à deux mètres de lui. Tandis qu'il respirait et remerciait son destin, il vit Ursula à quelques pas de lui, mais ce n'était pas une hallucination et cette dernière n'était plus veuve. Ils s'embrassèrent et se serrèrent chaleureusement et avec amour, l'un contre l'autre, malgré la foule qui les entourait et le conducteur du véhicule, qui ne comprenait rien à ce qui lui était arrivé, sa voiture était en miettes.Ursula avait elle aussi franchi le temps pour sauver l'homme de sa vie d'une mort certaine, elle avait modifié le translateur pour se mouvoir à une vitesse temporelle différente de un. En ralentissant ainsi le cours du temps du reste de l'univers, elle avait créé le temps nécessaire à l'installation d'un champ de force sur la trajectoire du véhicule et avait ainsi sauvé la vie de John. Quelles magnifiques preuves mutuelles d'amour ils s'étaient donnés à quelques mois d'intervalle.

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